L'adieu de Saint-Nazaire au « Queen Mary 2 »


22 décembre 2003 Le figaro - Le liner appareille aujourd'hui pour la Grande-Bretagne, quittant une ville profondément marquée par le drame qui a fait quinze morts le mois dernier


Cet après-midi, à 16 heures, le Queen Mary 2 quittera définitivement la France pour rejoindre Southampton, dans le sud de l'Angleterre. Dans le sillage du liner de l'armateur britannique Cunard, les Nazairiens verront pêle-mêle le fruit du travail fourni par quelque 20 000 hommes, l'empreinte d'un pari industriel tenu en trois ans, et le détestable souvenir de l'accident de la passerelle, au cours duquel quinze personnes ont trouvé la mort le mois dernier. Cinq semaines après le drame, et tandis que l'enquête judiciaire se poursuit, la ville semble toujours abasourdie. Retour dans une cité partagée entre fierté et émotion, où la fête n'aura pas lieu comme prévu.

Ils sont une vingtaine, tout au plus. Ils tournent, ils virent, restent ébahis ou font la moue. Puis, sans jamais quitter le paquebot des yeux, ils marchent à reculons jusqu'au parking. Et déclenchent leur appareil, à plusieurs reprises. Le QM2, comme ils l'appellent, pose en géant immobile, à quelques mètres d'eux. Pour Constant et son épouse, 80 ans, « il s'agissait juste de faire un détour » entre Vannes et la Vendée. Pour voir, une seule et dernière fois, « cette réalisation du pays ». Derrière eux, sous le local réservé aux deux-roues, les grosses cylindrées ont remplacé les livres de condoléances qu'avaient noircis des milliers de personnes. Unique signe de deuil encore présent : une rose fraîche accrochée au grillage, masquée par deux Nantaises qui se prennent mutuellement en photo. Certes, avoue l'une, « c'est bien dommage pour les gens d'ici ». Mais malgré tout, « ça reste un beau bateau ». Le maire (MDC) de Saint-Nazaire, Joël Batteux, le sait mieux qu'elles. « Dans l'épreuve, les gens sont restés figés, dit-il. Mais on ne pourra pas laisser partir une telle merveille en fermant les yeux. »

Depuis le 15 novembre, à Saint-Nazaire et dans sa région, pas un seul conseil municipal, pas une seule inauguration ne sont donc exempts d'une minute de silence en hommage aux victimes de l'accident. Un recueillement très digne que sollicitent aussi les guides des Chantiers auprès des touristes, irrémédiablement attirés par l'exposition ultra-réaliste « A bord du Queen Mary 2 » que propose Escal'Atlantic pour quelques jours encore. Dès le lendemain de la tragédie, la municipalité avait pourtant dû revoir à la baisse le nombre et la nature des festivités imaginées pour le départ du célèbre navire de croisière. Aux trompettes et tambours, on a préféré de simples illuminations et la pose de bougies aux fenêtres. Oublié, aussi, le feu d'artifices : aux Nazairiens, le président Jacques Chirac a promis la Patrouille de France, plus solennelle.

Dans le bureau du juge Benoît Lhuisset, l'instruction, elle, suit son cours. Depuis l'ouverture le 16 novembre d'une information judiciaire contre X pour « homicides et blessures involontaires », peu de pièces sont venues étayer le dossier, et les enquêteurs multiplient les auditions. Alors que deux experts chargés d'examiner la passerelle mise en cause dans l'accident venaient d'être nommés par le parquet, une source avait indiqué, fin novembre, que le poids supportable par la structure n'aurait jamais dû excéder 150 kilos par mètre carré. Or 48 personnes se trouvaient ce jour-là sur la coupée, changée la veille du drame. Le procureur de Saint-Nazaire, Pierre-Marie Block, devait pour sa part évoquer « plusieurs causes techniques » relatives à la chute de la passerelle, avant tout destinée à « un usage industriel », selon les Chantiers eux-mêmes, et non « spécifiquement mise en place pour accueillir le public ». Au fil des jours pointent aussi de nouvelles questions, comme celle de cet avocat soulignant que « d'habitude, sur une passerelle, on circule mais on ne stationne pas. Pourquoi les contrôles ont-ils été si longs ? Compte tenu du mauvais temps, la personne qui en était chargée a-t-elle voulu se mettre à l'abri à bord du bateau plutôt que sur le quai ? »

Parallèlement à cette expertise pénale, les Chantiers de l'Atlantique et la société Endel, fournisseur du matériel, ont entrepris de lancer leur propre limier sur la piste de possibles défaillances, via l'étude d'une passerelle similaire. Le comité d'hygiène et de sécurité des Chantiers, enfin, entend faire de même. Disposant d'un cabinet d'experts spécialisés dans les « risques graves », l'association Eretra a déjà été approchée. « Il nous faudra déterminer le processus qui a pu conduire à une telle catastrophe », explique l'un de ses responsables, Bernard Le Joliff, tablant sur un délai d'environ trois mois.

Outre l'union locale CGT, une douzaine de victimes l'accident avait aussi fait 28 blessés et familles de victimes se sont portées partie civile. Simplement coupables, selon Me Stéphane Lallement, de « s'être trouvées au mauvais endroit, au mauvais moment ». Ses deux clientes, une jeune femme et sa mère, avaient été employées deux jours plus tôt pour effectuer le ménage à bord du Queen Mary 2. Caroline est une miraculée ; sa mère, sortie récemment du coma, est toujours dans un état préoccupant.

Les premières indemnisations ont déjà eu lieu, et le fonds de solidarité ouvert par les Chantiers compte à ce jour « quelque 30 000 euros ». Une embellie qui n'entame en rien le désir qu'ont les Nazairiens de « savoir qui et pourquoi ». « À leur place, je ne me laisserais pas faire », avoue un employé. « On ne va quand même pas au boulot pour se faire tuer ! », martèle quant à lui le mari d'Isabelle, gravement blessée le 15 novembre.
Mais les victimes oseront-elles seulement se retourner plus avant contre les responsables, elles qui résident dans une ville entièrement vouée à la construction navale ? Saisie aussitôt après le drame par le procureur, l'association « Prévenir et réparer » a été chargée de les guider dans leurs requêtes. « Il a fallu leur laisser le temps du deuil, raconte Isabelle Le Hebel, responsable du service d'aide aux victimes. Certaines sont en colère, d'autres non. Beaucoup se raccrochent aux démarches administratives pour ne pas trop réfléchir. Tout dépendra, ensuite, du lien que chacun entretient avec les Chantiers. Mais jusqu'à présent, quand les gens ont eu des choses à dire, ils l'ont fait. »

Une fois le Queen Mary 2 parti, « que restera-t-il de tout ça ? », s'interrogent déjà certains. « On appréhende surtout l'après-QM2 », avoue Alain Allorent, secrétaire CGT du comité d'entreprise des Chantiers de l'Atlantique. Le dernier paquebot encore en construction, le MSC Opéra, prendra la mer début mai. « Ça fera un gros vide, dit-il. En 2000, on était au summum. Aujourd'hui, c'est le creux. Et on trouve ça bien long. »

Anne-Charlotte DE LANGHE




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