

17 Octobre 2000 Le Monde - La reconquête du contrôle de la production par la hiérarchie renforce le « cynisme organisationnel »
« Nous sommes inquiets de l'image qui est faite de notre produit et de notre société. » Cet aveu de Jeroen Bent, directeur général de SAP France, dans une interview à Initiatives syndicales, la revue de la fédération chimie-énergie CFDT (hiver 1999), témoigne de l'accueil peu favorable que les salariés font à l'introduction des Entreprise ressource planning (ERP), ou « progiciels de gestion intégrée » (PGI), dont SAP est le principal éditeur.
Et pour cause : après avoir choisi SAP, Elf Antar France a réduit son effectif de 3 %, Colgate a supprimé 150 emplois, la Fnac plusieurs dizaines, etc. Une étude américaine montre que l'emploi administratif a diminué de 7 % dans les entreprises ayant adopté un ERP. Leur généralisation progressive inquiète donc les syndicats. L'Institut syndical d'études et de recherches économiques et sociales (Iseres), lié à la CGT, a lancé un séminaire de formation de responsables syndicaux aux conséquences des nouveaux systèmes d'information sur l'organisation du travail. La revue CFDT Cadres y a consacré un dossier en juin 1999. ÉCONOMIES « La première question posée par l'entreprise est : combien cela va-t-il nous faire économiser ? justifie ce responsable du marketing des produits SAP chez un grand prestataire informatique. Ce n'est donc pas le logiciel qui supprime les emplois, mais la réorganisation qu'il sera chargé de gérer. » Utiliser les ERP pour réduire les effectifs ne serait donc pas une fatalité, mais un choix issu du « croisement entre une logique comptable et une logique technique », analyse Jean Lojkine, sociologue spécialiste de l'impact de l'informatique sur l'organisation du travail. En reprenant les catégories de la comptabilité analytique, comme le « taux horaire moyen », les ERP reproduisent la vieille logique industrielle du chronométrage. Les principaux fournisseurs d'ERP sont d'ailleurs d'anciens éditeurs de logiciels de comptabilité ou de gestion de production. Ainsi, les ERP séduisent dirigeants et cadres en leur donnant l'illusion d'une transparence totale et d'un contrôle absolu du process de travail.
Les ERP étendent en fait le contrôle taylorien aux activités intellectuelles - le travail des techniciens, des ingénieurs, des commerciaux -, mais aussi à des catégories ouvrières qui avaient conquis, grâce à la technicité de leurs tâches, une certaine autonomie.
Et ils suscitent, tout comme le chronométrage sur les chaînes d'usine l'avait fait, une forte résistance des personnels concernés. Chez ce fournisseur de composants électroniques, l'ERP analyse le travail des ingénieurs en termes de délai et de coût et le divise en lots par équipes. Le résultat est que chaque équipe ne fait que le travail qu'elle estime possible de faire dans le délai imparti. Se mettant ainsi « en règle » avec le progiciel, elle reporte les problèmes et les retards sur l'équipe chargée de l'assemblage des différents lots.
Dans cette usine d'un sous-traitant de l'aéronautique, l'analyse du process de production par le cabinet Eretra, spécialisé en ergonomie du travail, a montré que les techniciens avaient su inventer au fil de leur expérience des solutions techniques personnelles, que l'introduction d'un ERP définissant très exactement les conditions de production les a contraints à abandonner - ou à camoufler. L'un d'eux avoue ainsi communiquer à ses collègues les « vraies » données, estimant que celles que le système lui demande de fournir ne sont d'aucune utilité.
Au total, dit Jean Lojkine, les ERP sont incapables de prendre en compte la diversité et la flexibilité des modes de production rendus nécessaires par « l'approche client », le « juste à temps », le « sur-mesure », la « responsabilisation » des producteurs, autant de vertus par ailleurs prônées sans cesse par ces mêmes managers, qui voient dans les ERP le moyen de reprendre un contrôle malmené par tant de latitude laissée aux opérateurs.
Alors que la flexibilité et l'autonomie renforçaient l'enrichissement des tâches autour d'objectifs jugés légitimes (satisfaction des clients, qualité totale), la reconquête du contrôle de la production par la hiérarchie renforce ce que des sociologues du travail ont baptisé du joli nom de « cynisme organisationnel », défini par Bertrand Nicolas, chercheur du GIP Mutations industrielles, comme une « attitude de retrait vis-à-vis de comportements de managers ou de décisions de l'entreprise ».
CODE DU TRAVAIL
Cependant, relève ce responsable du marketing de produits SAP, « un nombre croissant d'entreprises se rendent compte qu'il est indispensable d'associer le personnel au projet d'ERP le plus en amont possible ». Les syndicats peuvent d'ailleurs leur rappeler l'article L432-2 du code du travail, qui oblige la direction à informer et consulter le comité d'entreprise pour toute introduction de nouvelles technologies « susceptibles d'avoir des conséquences sur l'emploi, la qualification, la rémunération, la formation ou les conditions de travail du personnel ». En Allemagne, la loi contraint les entreprises à négocier avec les syndicats un plan de formation, et si besoin de reclassement, des personnels dont la tâche se trouve modifiée ou supprimée par l'ERP.
C'est encore plus en amont que les opérateurs devraient être associés, pour que le progiciel tienne compte du travail réel, et non de sa formalisation théorique. Faire du « sur-mesure » coûterait encore plus cher. Il demeurera donc bien difficile de faire rentrer la réalité complexe du travail dans le carcan de ces progiciels si rationnels.
ANTOINE REVERCHON