Mauvaise foi industrielle et cirrhose du travail


21 mars 2002 Libération - Une société de peinture d'avion compte plusieurs malades.


Il a 47 ans. Et il est malade. Ancien ouvrier en peinture aéronautique de l'entreprise Aéro Technique Espace (ATE) de Bordeaux, où il a travaillé entre 1982 et 1994, Marc Bensacq souffre d'une destruction de la moelle osseuse et d'une cirrhose. Dans l'incapacité de travailler, il reçoit 550 euros par mois versés par la Sécurité sociale. « J'ai décidé de porter plainte contre ATE car mes troubles ne sont toujours pas reconnus comme maladie professionnelle. »

Documents à l'appui, Marc Bensacq raconte. Dès 1989, le médecin du travail constate une chute importante du nombre des plaquettes sanguines et il note en mai 1991 sur sa fiche médicale d'aptitude : « Rôle des conditions de travail probables (peinture). » Malgré les mises en garde de ce médecin, il continue néanmoins à travailler jusqu'en 1994, date de son licenciement économique. « Lorsque j'ai quitté la société, on ne m'a pas donné mon dossier médical ni la fiche d'exposition aux produits cancérogènes et toxiques. Ce document est pourtant obligatoire pour les salariés exposés. Ce qui était mon cas ; puisque j'ai respiré pendant douze ans des éthers de glycol et des solvants. »

Empoisonnement. La société ATE est une entreprise spécialisée dans la peinture de tous les types d'avion. Sous-traitant des filiales d'EADS, Airbus Industries, Eurocopter et Sogerma, elle est implantée près des sites de production et bénéficie des moyens techniques (matériels et/ou locaux) d'EADS. La plainte pour empoisonnement de Marc Bensacq n'est pas la première. Elle fait suite à une autre plainte « pour mise en danger de la vie d'autrui » déposée en octobre 2001 par les syndicats CGT et CFDT d'ATE Toulouse. Et elle ravive les inquiétudes des salariés concernant leur santé. En effet, en mai 2001, une trentaine d'ouvriers sur les 119 que compte le site de Toulouse et 21 des 70 peintres aéronautiques de Bordeaux présentaient des résultats hépatiques et sanguins perturbés. Un état de fait suffisamment grave pour que l'inspecteur du travail de Bordeaux déclare, lors d'une réunion extraordinaire du comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), que « le caractère grave de la situation ne fait pas de doute ».

Quatre mois plus tard, en octobre 2001 le cabinet indépendant Eretra rend son rapport d'expertise : à la fin des 40 pages d'études sur le site de Toulouse, les conclusions sont consternantes : en substance, il est écrit que les locaux sont « inadaptés » à l'utilisation des produits toxiques, que les équipements de protection ne permettent pas « aux opérateurs de se protéger correctement contre l'exposition aux produits dangereux » : de plus, le rapport note qu'il n'y a « aucune information auprès des salariés quant aux produits nocifs utilisés ». Et qu'enfin, « les conditions de stockage dangereuses de quantités importantes de produits chimiques inflammables font craindre un danger grave et imminent ». « Je n'ai jamais rencontré une telle situation », reconnaît Gérard Le Joliff, professeur d'ergonomie et cosignataire du rapport. En dépit de ces constats, rien n'a changé de façon significative sur ces deux sites.

Aujourd'hui, le principal défi concerne le caractère spécifiquement professionnel des pathologies dont souffrent les salariés d'ATE. « A Bordeaux, après les premiers résultats d'analyse montrant des atteintes du foie chez une vingtaine de salariés, la direction a prétexté qu'il s'agissait d'autant d'alcooliques », se rappelle Patrick Barre, secrétaire du CHSCT de Bordeaux. Du coup, plus personne ne veut évoquer ses problèmes de santé dans l'entreprise. Et si l'on s'en réfère au médecin du travail, celui-ci rétorque : « Secret médical ! » Pourtant, le nombre d'anomalies du métabolisme général (en sucres et en graisses) et de troubles hépatiques est anormalement élevé dans une population où la moyenne d'âge ne dépasse pas bien souvent 30 ans. Dans ce contexte généralisé de dérèglement métabolique, il est curieux d'accuser l'alcool et le régime alimentaire alors qu'il existe une maladie connue et susceptible d'être provoquée par certains produits chimiques : la stéatose non alcoolique...

Record de maladies. Pour le Pr Didier Samuel, spécialiste du foie à l'hôpital Paul-Brousse de Villejuif, il n'y a guère de doute : « Dans une entreprise, s'il y a un cas d'hypertriglycéridémie ou d'hypercholestérolémie, le médecin du travail peut effectivement conseiller la continence alimentaire. Mais s'il y en a vingt, en revanche, il doit s'interroger : la stéatose non alcoolique peut avoir des formes plus sévères et parfois se transformer en cirrhose. » Le tableau clinique des salariés d'ATE ne se limite d'ailleurs pas aux troubles hépatiques. D'autres maladies relativement rares battent des records de fréquence chez ATE : inflammation des testicules, stérilité, ulcération de la cloison nasale. Les éthers de glycol sont largement suspectés dans les deux premières pathologies. En 1994, une étude de l'Institut national de recherche scientifique (INRS) avait démontré l'assimilation importante par l'organisme des éthers de glycol lors de l'application de peinture sur un A 320. Les ulcérations de la cloison nasale sont provoquées sans aucun doute par le chrome, un des composants des peintures d'avion. Répertoriée également parmi les salariés, une atteinte du système nerveux central liée à l'utilisation de produits neurotoxiques. Les substances chimiques utilisées par ATE sont susceptibles de provoquer treize maladies professionnelles référencées dont certaines sont clairement identifiées dans l'entreprise.

Tour de passe-passe. Pourtant, à ce jour, aucune des pathologies dont souffrent les salariés d'ATE n'a encore été reconnue comme maladie professionnelle. Une lenteur administrative opportune qui laisse le temps à l'entreprise de se réorganiser. Son PDG a démissionné et une partie de l'activité d'ATE sur le site de Toulouse a été reprise par une nouvelle société, à la demande d'EADS-Airbus. Le 1er octobre 2001, une nouvelle société, la SPGP, simple boîte à lettres dans le centre de Toulouse, est créée : par ce tour de passe-passe, 44 des 119 ouvriers d'ATE Toulouse en deviennent les salariés. Ce fractionnement de l'activité réduit du même coup la représentation syndicale. Quant aux malades, ils ne dépendent plus du même médecin du travail et ne sont donc plus comptabilisés de la même manière. Sur d'autres sites, la question n'est plus à l'ordre du jour puisque les sous-traitants d'EADS évitent en général l'embauche en faisant venir des ouvriers intérimaires britanniques prêts à travailler dans des conditions de grande précarité.

Bien entendu, les produits manipulés restent toujours inchangés. Pourtant en 2001, une note d'EADS précisait que le « mastic PR 1436 » contenant du chromate de strontium, le fameux chrome 6 classé cancérigène, devrait être remplacé par le « PR 1771 » sans chromate. En juin 2001, le secrétaire du CHSCT s'est étonné du retard de livraison de ce nouveau mastic. Réponse officielle dans le procès-verbal du CHSCT : « EADS termine ses stocks. ».

VARENNE Leslie




Copyright (c) 2007 Eretra Tous droits réservés