Prévenir d'autres Toulouse


27 septembre 2001 L'express - Faute de moyens, et parfois par laxisme, la surveillance des sites à risques s'est relâchée. Le drame de l'usine AZF servira-t-il de leçon?


Elle était, paraît-il, l'un des complexes industriels les plus surveillés de France. Une semaine après son explosion, l'usine AZF d'Atofina (filiale du groupe TotalFinaElf), spécialisée dans la production d'engrais chimiques, n'est plus qu'un cratère de 50 mètres de diamètre, perdu dans la banlieue de Toulouse. Mais, au-delà de l'enquête qui privilégie à «99%» la thèse de l'accident, la sûreté des 1 249 autres sites dits «à risques majeurs» est ainsi lourdement remise en question.
Jusqu'à ce drame, l'un des plus meurtriers de l'après-guerre (une trentaine de morts déjà, sans doute plus, tant les blessés les plus graves sont atteints, et plusieurs milliers d'autres victimes), la France faisait pourtant figure de bon élève au sein de l'Europe puisque, dès 1976, elle s'était dotée d'une loi relative aux installations classées pour la protection de l'environnement. Il a tout de même fallu attendre 1982, puis 1996 et deux directives européennes dites «Seveso 1» et «Seveso 2» (du nom de la ville italienne victime d'un accident chimique en 1976) pour renforcer ce cadre législatif. «L'Hexagone compte aujourd'hui un demi- million d'installations considérées comme “assez dangereuses” et qui ont nécessité une simple déclaration avant leur mise en fonctionnement, précise Marie-Claude Dupuis, chef du service industriel au ministère de l'Environnement. Au-dessus, 65 000 autres sites “plus dangereux” ont été soumis à une autorisation. Reste enfin, les usines “Seveso”, les “plus dangereuses” faisant l'objet de mesures spécifiques.» Avant leur ouverture, celles-ci doivent fournir une étude de dangers renouvelable tous les cinq ans. A l'industriel de dresser une liste des accidents possibles, de leurs conséquences, et de faire état des moyens de secours à sa disposition. Cette clef de voûte de la prévention permet alors d'établir un plan d'opération interne (relatif à la sécurité à l'intérieur de l'établissement) ainsi qu'un plan particulier d'intervention (sous la responsabilité du préfet). Selon nos informations, certaines de ces procédures devaient être réactualisées cette année sur le site toulousain d'AZF, Atofina venant d'investir 160 millions de francs pour diversifier les débouchés de son usine. L'une des missions des enquêteurs consistera alors à juger la validité des différents plans dans ces nouvelles conditions d'exploitation.
Dans le cadre «Seveso», l'industriel doit enfin participer à la maîtrise de l'urbanisation alentour et a un devoir d'information du public. A ce titre, les implantations d'habitations autour de l'usine AZF de Toulouse, construite en 1924 et qui n'a jamais cessé de s'agrandir, n'ont été totalement gelées qu'en… 1989!
«Les textes forment un canevas contraignant, mais la réalité quotidienne est tout autre: les conditions de travail ne cessent de se dégrader», se désespère Gérard Le Joliff, d'Eretra, un cabinet d'ergonomie (étude de l'homme au travail), qui examine actuellement le site voisin, celui de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE). Et pour les contrôler, l'Etat, par l'intermédiaire des directions régionales de l'industrie, de la recherche et de l'environnement (Drire) manque cruellement de moyens: 626 inspecteurs pour toute la France! «Le constat est triste, déclare à L'Express Yves Cochet, l'actuel ministre de l'Environnement. Il faudrait multiplier par deux ce chiffre pour obtenir des résultats satisfaisants.» En conséquence, les 65 000 installations soumises à autorisation ne peuvent même pas être visitées une fois tous les cinq ans...
Les usines estampillées «Seveso» sont, elles, contrôlées au moins une fois par an. Mais là encore, la nature même de ces contrôles est sujette à caution: «Le manque d'effectifs nous amène généralement à organiser des visites partielles autour d'un seul thème, comme l'état des canalisations, précise Alain Vallet, directeur de la Drire du Val-d'Oise. En aucun cas, nous ne pouvons effectuer une étude approfondie». Ainsi, lors de leur dernière visite sur le site toulousain d'AZF, consacrée au contrôle du système de management et sécurité (17 mai 2001), les inspecteurs n'ont pas visité les entrepôts de stockage. Or, aujourd'hui, les premiers éléments de l'enquête judiciaire sur la catastrophe, mettent en cause l'état de leurs sols.
Même constat d'impuissance sur le plan des sanctions. Si l'arsenal législatif paraît suffisamment diversifié - les inspecteurs peuvent dresser des procès-verbaux, décider d'arrêtés de mise en demeure, imposer la consignation de fonds (saisir une somme d'argent jusqu'à ce que les travaux de remise aux normes soient effectués), suspendre l'activité ou enfin fermer purement et simplement l'installation - la réalité semble beaucoup plus laxiste: l'année dernière, pour 30 000 inspections, seules deux fermetures de site ont été ordonnées. Des membres de la Drire le concèdent: il s'agit là de mesures aux conséquences économiques lourdes. Certains complexes industriels emploient parfois des milliers de personnes (500 pour celui d'AZF à Toulouse).
Est-il alors possible d'instaurer un degré de surveillance dans ces usines aussi élevé que dans d'autres domaines, tel le nucléaire? Certaines personnalités politiques commencent à se poser la question: «Il faut une politique de fond sur la localisation et le fonctionnement des pôles dangereux», réclame Maryse Arditi, porte-parole des Verts. Jean-Yves Le Déaut, président de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, plaide pour une redistribution des orientations et la mise en place immédiate d'une échelle des risques majeurs: «A force de focaliser l'attention sur le nucléaire ou les biotechnologies, n'avons-nous pas tout simplement sous-estimé le risque chimique?»

Bruno D Cot




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